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Je veux qu’il fasse beau

kcs

 

 

Big_letter_T

 

iens, c’est marrant, tu t’en rappelles, de ça ?

Je tenais à la main un cendrier en céramique bleue, avec écrit dessus l’hôtel où nous avions dormi pendant nos vacances en Espagne, je venais juste de le retrouver au fond du tiroir. J’ai souri. Elle l’a regardé sans expression mais au bout d’un moment, comme j’avais toujours mon sourire accroché à la figure, elle a souri aussi.

— Tu te souviens ? Tu l’avais piqué à la réception.

Je brandissais toujours l’objet, surjouant quelque chose mais sans bien savoir quoi.

— C’est marrant, elle a dit, j’avais oublié qu’on l’avait encore, ce truc. Tu l’as trouvé où ? Dans le tiroir ?

— Oui, dans le tiroir. Au fond.

Je ne souriais plus. C’était à cause du mot « tiroir ». Et puis j’ai regardé la valise et remis le cendrier où je l’avais trouvé, plus certain de grand-chose. J’ai enfilé mes chaussures et une veste, je me suis dirigé vers la porte, je n’ai rien dit.

— Tu sors ?

— Cinq minutes, prendre un peu l’air.

J’ai refermé sans bruit la porte derrière moi et descendu l’escalier. Dans la rue la lumière jaune et chaude était magnifique, le ciel bleu sombre, nettoyé par l’orage, tout qui brillait d’humidité, c’est comme ça que j’aurais voulu que ce soit à mon enterrement.

J’ai déambulé et jeté un œil aux gens et à mon ombre qui parfois s’étirait comme un Giacometti. A une terrasse j’ai commandé un demi, eu droit en plus à une coupelle de chips, toutes les tables étaient occupées et tout le monde parlait fort en profitant du soleil, j’ai savouré tout ça un moment, ça faisait du bien. Je ne regardais rien en particulier et j’écoutais sans y faire attention des bouts de conversations et peut-être que ça me donnait l’air d’un type en train de réfléchir à des choses importantes mais c’était tout le contraire, j’étais vide de toute pensée, de toute phrase même, il ne me restait plus qu’une poignée de mot, « tiroir », « valise », qui me rendaient triste, j’essayais de les éviter, et mes émotions étaient réduites à rien, des petits bouts de peau se détachant tout seuls.

Quand je suis revenu à l’appart il faisait nuit, j’étais bourré et elle n’était plus là, la valise non plus. Le tiroir était refermé avec sans doute le cendrier dedans. Au lieu d’aller vérifier je suis descendu à l’épicerie m’acheter une bouteille de vodka et une brique de jus d’orange. C’est à mon retour que j’ai vu la lettre. Elle était posée sur la table, trois feuilles couvertes de son écriture, je l’ai froissée sans la lire et jetée à la poubelle.

Je me suis réveillé dans le canapé, il faisait jour depuis longtemps, la lumière plus belle encore que la veille, cendrée, d’une douceur humide de printemps anglais, le ciel bleu tendre. J’ai regardé un moment s’effilocher quelques nuages et puis je suis allé à la cuisine récupérer la lettre. Elle avait des tâches de gras et de sauce tomate. Je l’ai lue.

Ensuite j’ai essayé d’avancer un peu dans mon travail mais ça ne donnait rien de bon, alors j’ai fait le ménage et une fois le ménage fini je suis retourné dans le canapé et j’ai somnolé devant la télé en m’efforçant de ne penser à rien, ce qui s’est avéré bien moins dur que prévu. De temps en temps, à voix haute, je me posais la question :

— Est-ce que tu es triste ?

Ou bien, avec cette variante :

— Est-ce que tu es triste, connard ?

Mais je n’avais pas de réponse. Plus tard mon téléphone a sonné, c’était elle, je ne voulais pas lui parler, j’ai laissé sonner. Trente minutes ont passé. La télé rendait sans signification l’écoulement du temps. La clé a tourné dans la serrure.

— Tiens, elle a dit, tu as fait le ménage.

— Un peu, j’ai répondu.

— Tu as bien fait. Ça sent bon. Tu as trouvé ma lettre ?

— Oui.

— J’ai oublié de prendre des trucs, je suis désolée, je ne voulais pas débarquer à l’improviste. Mais tu as fait le ménage. C’est marrant.

— Tu es chez toi.

— J’ai téléphoné avant, pour prévenir, tu n’as pas répondu.

— Tu es chez toi.

J’ai attrapé la télécommande et baissé le son pendant qu’elle allait dans la chambre. Je l’ai entendue farfouiller. Je me suis dit que je n’avais même pas cherché à savoir ce qu’elle avait pris la veille, ce qu’elle avait laissé, ou peut-être que je l’avais fait cette nuit mais que je ne m’en souvenais plus.

— Je ne trouve plus mon écharpe, tu ne sais pas où elle est ?

J’ai répondu non mais c’était inaudible, alors je me suis levé, j’ai traversé le salon et j’ai à nouveau répondu non. Ma voix n’avait pas beaucoup de vigueur.

Ensuite, je ne sais pas trop comment ça c’est enchaîné, nous avons fait l’amour, et puis j’ai fait du café et elle a fini par descendre acheter du vin à l’épicerie, puis ça a été mon tour, et ainsi de suite. La journée s’est passée de cette manière, nous avons discuté, la glace était rompue, c’était comme un premier rendez-vous mais pour la deuxième fois. J’ai pensé à Fitzgerald.

A un moment j’ai voulu savoir où elle dormait. Elle m’a répondu à l’hôtel pour quelques jours et puis ensuite chez Sonia. Vers neuf heures du soir, nous avions bien bu, elle m’a demandé de la reconduire et j’ai accepté et au bar de l’hôtel nous en avons commandé un dernier, ça n’était pas mal, nous étions dans des fauteuils en cuir sous une lumière cosy, et nous avons refait l’amour dans la chambre propre et impersonnelle. Avant de partir, pendant qu’elle prenait une douche, j’ai regardé un moment dehors. C’était bizarre d’observer depuis un point de vue totalement inédit cette rue que je connaissais par cœur, d’être un touriste dans ma propre ville. Quand elle est sortie de la douche elle sentait bon mais c’était l’odeur de l’hôtel, elle sentait bon d’une odeur que je ne lui connaissais pas. A ce moment-là, si j’avais prononcé les bonnes phrases j’aurais pu rester avec elle, ou bien nous serions rentrés ensemble, mais je n’avais plus de force, je n’ai rien dit à part « je vais y aller ». Je lui ai promis qu’on s’appellerait bientôt, je lui ai promis de répondre si elle me téléphonait, et puis nous sommes restés sur le seuil comme une paire d’idiots sans plus savoir quoi faire. Nous nous sommes finalement roulés des pelles en nous serrant dans nos bras et de retour à la maison j’ai achevé tout seul la murge que nous avions commencée ensemble.

Au milieu de la nuit elle a appelé, aussi bourrée que moi. Nous avons parlé jusqu’à ce que le soleil se lève, nous l’avons regardé se lever, à un moment un avion a passé dans son ciel, devant sa fenêtre, nous avons compté jusqu’à huit et je l’ai vu aussi. Une fois dans mon lit j’ai trouvé que c’était gros comme une maison, la suite de tout ça, mais quelques heures plus tard, au réveil, dans une lumière saine et dure de désert californien, ça n’était plus aussi évident.

Je l’ai imaginée s’étirer dans son lit et descendre boire un café en compagnie des touristes. Je me suis demandé quelle serait sa journée.

Christophe Siébert