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Masqués par des voilages

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nnie s’impatiente. L’horloge tarde à indiquer midi. Elle s’est fait secouer la veille – un prof à la con qui a dit en conseil de classe qu’elle était insolente – ce n’était pas la première fois. C’est elle qui assume pour les autres, trop timides. Elle qui trinque pour son caractère – insolent – qu’ils disent. Pourtant, elle ne fait que dire la vérité.
C’est elle qui a failli passer en conseil de discipline. Le « failli » est vexant. Les profs ont compati à la honte de son père et n’ont pas sévi. Harcèlement ? Tu parles ! Elle draguait les terminales – elle était alors en cinquième – pour le compte de sa copine, et pour le sien, chassant le mâle sans laisser de répit aux élus de leur cœur. Elle était à chaque sortie de cours, elle connaissait tout de leur emploi du temps, allant jusqu’à les pister en dehors du lycée. Ils s’étaient plaints au prof d’anglais, qui l’avait convoquée. 
Elle n’avait rien dit, la tête ailleurs, et avait redoublé d’assiduité dans l’espionnage et l’élaboration de sa tactique d’approche. Elle leur donnait d’autorité des mots d’amour torrides, des déclarations enflammées nourries de ses lectures, mais elle était trop jeune, trop moche encore. 
Elle sourit en pensant à ce début d’année de seconde au lycée Descartes. Plus mûre, moulée dans son pantalon noir, elle s’est sorti Patrick. Dommage pour lui, il n’a pas osé lui sauter dessus quand elle l’a amené chez sa grand-mère. Ils se sont tripotés, comme le font Linette et Jean-Bernard, et il a laissé passer son tour. Elle a son mec, maintenant, et elle sèche tant les cours qu’elle ne voit pas le regard triste qu’il lui jette quand, par chance, il la croise.
Elle s’est encore débinée aujourd’hui, libre comme l’air après avoir fourni un mot d’excuse signé de sa main. Elle excelle à imiter la signature de sa vieille. D’ici à ce qu’elle le découvre — il faudrait d’abord qu’elle s’intéresse plus à sa fille qu’à elle — elle ne court aucun risque.
L’air vif embaume l’herbe fraîchement coupée. Il fait beau. Stones l’attendait à midi devant le bahut. Pas un instant il n’avait douté de sa capacité à se tirer. Appuyé aux grilles, clope au bec, il toisait les gonzesses sous la mèche blond-chiasseux qui lui masquait la moitié du visage. Il portait son blouson en pur faux cuir clouté et d’incroyables chaussures total-défonce.

Elle a pensé : des chaussures à latter – avant de se coller à sa bouche de voyou morave tes mors . Un mecqueton sorti de taule, on lui doit le respect. Ses canines de vampire se plantent dans ses lèvres.
Viens ! Je t’emmène voir des potes. On va criave chez eux !
Annie l’a suivi, jupette au vent, sa main – à lui – collée à ses fesses.
Ils sont entrés dans un appartement minable, quartier de la gare. Il lui avait dit qu’il allait la présenter à des amis. Elle ne s’est pas méfiée, soulagée de ne pas passer la journée dans les bars ou sur le matelas de la cave HLM qu’il squattait. Depuis leur rencontre en décembre, elle n’était plus la même. Elle a beaucoup appris, à parler mal à ses vieux, à mentir, à voler, à braver cette société qui l’étouffait. 
Quatre hommes attablés. Une seule pièce avec, au fond, un grand lit masqué par des voilages jaunis tendus sur une corde à linge. Sordidement dépouillé. Ils ont montré les chaises. Ils ont offert le thé. Il a bu une Kro.et l’a envoyée s’asseoir sur le lit – ils avaient à parler. Docile, elle a obéi. Quand il l’a rejointe, après des palabres ponctués d’interpellations en une langue rude, elle a renâclé, rétive. Elle avait faim, ne devaient-ils pas manger ? Il l’a poussée sur le matelas, a tiré le rideau. Elle les voyait, flous, discourant sans la regarder. Ils semblaient jouer aux cartes en buvant le thé.
— Je vais te baiser, là, maintenant !
— Ici, mais ils vont nous voir ? 
— Penses-tu, c’est des vieux, ils s’en foutent, je leur ai dit que tu étais ma femme.
Sa femme… Elle s’est senti toute chose, elle a oublié les hommes. Elle a fait glisser sa jupe – il lui a arraché son chemisier. Ses petits seins fermes étaient à l’air. Il a baissé sa culotte, elle l’a attrapée – comme elle savait si bien le faire – entre deux orteils pour l’envoyer au pied du lit. Bizarrement, elle s’est sentie protégée, plus par le calme indifférent des vieux que par le voile ténu qui dévoilait ses formes en transparence. Il ne pourrait pas lui faire du mal ! 
Il a pincé ses tétons – il aimait l’entendre crier. Ses cris de souris asthmatique l’ont énervé. Rudement, il l’a pliée sur sa queue pour qu’elle le suce. Ce goût âcre — elle saurait plus tard qu’elles n’ont pas toutes le même. Ployée sous sa pogne, elle a sucé sa bite à en tirer au cœur. Sa main a lâché ses cheveux pour lui dresser le cul en l’air, droit sur le soleil qui pénétrait la fenêtre. Enfoncé dans sa gorge, il lui a ouvert le cul grand écart, l’œil serré de son derrière étiré, déplissé à craquer. Elle a couiné, la chatte humide, excitée et craintive – priant pour qu’il ne passe pas à l’acte. Les paroles se sont tues, laissant la radio brailler des mélopées hachées. Il a quitté sa bouche pour la sucer, glissé sous elle, mordant dans sa chatte mouillée, allant et venant de sa chatte à son cul, arqué sous sa bouche qui lui avalait les couilles.
Elle a senti quelque chose lui forer les fesses. Ce n’était pas lui, ce n’était pas eux. C’était froid et dur. Elle a reconnu le goulot de la Kro. Le liquide froid s’est insinué dans son ventre. 
Qu’allaient-ils penser ? Elle savait qu’ils mataient. Le fumier ! Il avait dû leur tirer du fric pour qu’ils se rincent l’œil ! De colère, elle a refermé les dents. Il lui a renvoyé une mandale qui l’a couchée contre le mur. Un grognement réprobateur, sur l’autre rive, dans l’autre monde. Une douleur violente à l’écrasement de ses seins, son regard mauvais à lui, filtré par ses paupières à demi fermées de rage. Déchirement de ses chairs à la main qui entre sans ménagement, doigts dressés dans sa cramouille qui se rétracte. Elle gueule – sa main étouffe son cri – l’autre main, celle qui cogne. Les larmes pointent – il se retire. Il va foirer son plan s’il la bat trop. C’est du sexe qu’ils attendent, de la baise, du plaisir par procuration. 
Il l’embrasse pour la consoler, goûte sa peau pour la ramollir, attendrir la poulette pour mieux l’enfourner. Elle fond, heureuse d’échapper à la trempe – reconnaissante même – l’idiote. Elle se dresse à genoux sur le lit, svelte, offerte, à lui, à eux, reine aux yeux brillants. Elle s’assied, ouvre ses jambes et roule sur le dos, jambes repliées, frémissante de désir, le cul cherchant la caresse du rideau, lascive, impudique. Le silence se fait lourd de respirations. Les yeux la touchent, pénètrent ses orifices. Elle voudrait sentir leurs mains – son corps tendu appelle – déçue, elle comprend qu’ils ne bougeront pas. Pas assez de tunes pour toucher ? Sans doute. 
Agacé, il la soulève et la met à quatre pattes. Il a deviné ses pensées. Elle est à lui, ça lui en couperait l’envie de la vendre ! Il la prend à sec – en levrette. Son dard force son cul – il aime ça – les hommes aiment tous ça. Elle gémit, non de plaisir, mais de douleur. Le derrière éclaté – il fait exprès de la blesser, ça le fait bander plus fort encore – elle crie sous la poussée.
Le rideau frémit, souffles courts, frottements sous la toile cirée. Il l’encule en grognant, il prend son pied. Elle sent ses couilles pleines lui chatouiller la moule en balancement quand il enfonce sa dague. Vicieux, il se dégage pour jouer de son gland, juste au bord, juste pour jeter une autre bordée sur ses muscles qui se resserrent, qui le branlent en la faisant gueuler de plus belle. Elle brame pour en finir, pour le faire jouir, pour s’enfouir dans sa honte. Mais, a-t-elle honte ? Il revient au chaud dans sa chatte, noyant son envie dans la mouille providentielle. Elle s’agite, l’astique du mieux qu’elle peut. Lorsqu’enfin il crache dans son ventre, elle sait que ce sera eux, qui auront honte. Abattu sur son corps, repu, il l’écrase. Elle se tait. C’est fini. Elle n’oubliera pas ce premier jour de printemps – celui où elle s’est fait engrosser, là – devant ceux qui baisseront les yeux lorsqu’elle sort, plus seule que jamais.

 

Eve Zibelyne