EnglishFrenchItalianJapaneseSpanishSwedish

No guimauve, please

jupe-fin

 

 

Big_letter_E

 

lle s’est assise sur mon paddock. Comme ça, direct. Elle doit avoir dans les dix-huit. Encore une. Hier, nous nous étions parlé dans un couloir. Elle portait un jean. Joli cul.

Je sais pourquoi elle est aux Mimosas. Facile, avec ce gros bandage à son poignet. C’est une droitière – la charcuterie est à gauche, fastoche. Cette fille est ordinaire. Elle traine un désespoir bon marché. Il passera. Elle monnaiera ses atouts et rentrera vite dans le rang. Aucun intérêt.

Profiter de son cul. Tout de suite. Tant qu’il est là. Et tant qu’il est ferme. La règle. Toujours.

Tandis qu’on se dit deux trois trucs, elle me détaille. Plusieurs fois, je sens qu’elle se demande ce qu’elle fait ici : elle m’inspecte ; elle me calcule.

– Au fond tu le crois vieux, le Denis, hein ? Tu te dis, il est comme les autres. Tu vois sa gueule et, par comparaison avec les vieux d’ici, tu te dis qu’il est vieux comme eux ? Pas comme toi, avec ta mini en daim, tes jambes sans cellulite, ton tee-shirt qui moule à la louche tes nichons bio. Toi oui, tu es vraiment jeune.

Tu te dis que derrière cet œil qui se ternit, un vieux entame sa fin. Que ces dents qui commencent à jaunir… n’annoncent rien de bon. C’est ça, hein ? Ce sont les clopes qui ont jauni ces dents, pauvre tache ! Le tabac et l’insomnie ont jauni le blanc de ces yeux ! Et la pesanteur se chargera du reste. So what ? Vieux, jeune, tu crois que c’est ça ? T’as dix huit ans, moi trente sept, et alors ?

 – Je remonte le store ?

À onze heures, elle veut regarder le printemps, qui est magnifique.

– Si tu veux.

– Qu’est-ce que t’en as à foutre du ciel, toi, la bouchère des poignets ? Sois cohérente ! Tirer le rideau en foutant du sang partout, ou relever le store et faire coucou à l’azur, choisis, mon chou ! Tu t’es ouvert les veines pourquoi ? Tu voulais envoyer des textos pas ordinaires à tes copines ?

Le ciel… Je l’ai toute l’année, moi, le ciel ! Il m’emmerde, le ciel ! Le ciel, c’est quand il n’y a rien d’autre à foutre ou que j’ai envie de rien. Et c’est souvent, merci !

Jeune… je devrais faire comme toi, pour être jeune ? Mais pourquoi pas, tiens… Lire des Elle et des Closer pour être futée comme toi ? Tapoter sur un Iphone comme un parkinsonien ? Me vautrer dans la salle de télé avec les autres larves ? Fumer comme un naze dans les couloirs avec un air rebelle ? Ou mieux, tiens, picoler du parfum dans les buissons comme l’autre ahuri de metteur en scène, l’Abel Gance de la connerie !

Toi jeune, moi vieux : une bien belle découverte ! Mais ouvre tes yeux ! Tu m’as vu faire autre chose que lire ? Ou réfléchir ? Arrête ! Vois et compare, bordel ! Jeunes ou vieux, vous êtes tous les mêmes abrutis. Questions pour un champion ou météo pour les vioques de tous les âges, et pour vous, les djeunes, textos ad nauseam. Pour moi, c’est la même. L’égale crasse ! La niaiserie universelle ! Preuve d’affaissement tous azimuts. Indubitable.

Le seul qui tienne l’affaire, aux Mimosas, c’est ma gueule. Mon cerveau ne barre par en couille. Y a un pilote dans l’avion. D’ailleurs, à chaque fois – et c’est rare – qu’un film bien passe enfin, le suis le seul à le regarder. Jeunes, vieux, tous égaux devant l’intelligence, vous fuyez. Il vous faut de la vaseline culturelle.

Mais pourquoi je m’emporte, au fond ? C’est la courbe de Gauss, ni plus ni ‘moince’ ! Vous occupez tout l’espace ! Là où je suis, par contre, on ne se bouscule pas. J’ai de la place pour étirer mes guiboles. Ah ça oui, pardon !

Être jeune, imposteuse nubile, c’est choisir ses films, sa musique, ses livres. C’est choisir tout ! Si on est très très fort, on choisit même sa vie… Sans parler miracle, moi j’ai trente sept ans mais je suis le seul ici à avoir vingt ans. Toi, jeune ! C’est pas d’avoir un cul zéro défaut et des loches qui tiennent toutes seules, être jeune. Tu confonds statut hormonal et jeunesse. Les oestrogènes et la progestérone ne seront pas toujours là pour t’aider !

Remarque, tu ne verras pas le changement. C’est ça, ta chance. Ta vie ? Une fonte ! Une glissade sans conscience. Juste la forme de ton boul qui changera. Par décades. Par dégoulinade. Un lent parcours du dur au mou. Un voyage facultatif, émaillé d’anecdotes vaines. De petits crédits à rembourser tandis que la fesse coulera. Les intérêts à payer et l’attraction terrestre.

Mais ne te plains pas ! Toi – vous tous – vous êtes les vainqueurs de ce monde. Et il n’y en a pas d’autre. Comme nous ne vous posez jamais les bonnes questions, l’univers vous convient. C’est même pour cette raison que vous l’encombrez, l’univers. Vous vous reproduisez tellement !

Note, c’est pas une surprise. Fallait bien que ça arrive. Je sais ça depuis longtemps. J’avais pas ton âge quand ça m’a pris à la gorge. Crois-moi, c’est tôt, pour une révélation de cette importance. J’avais ça dans le sang, l’asphyxie. Tout cloche et rien ne va. Y a que du « très pire » ou du « moins pire ». Et débrouille-toi avec ça ! Pendant quatre vingt piges ! Une paille…

Eh bah oui, on fait avec. Avec vous. On se démerde, on slalome. On fait des micro choix pour flirter avec le presque potable. On sait que c’est plié, le paradis, alors on résiste à l’enfer. Faut savoir faire l’anguille, le roseau, sinon on pète comme un vieux con de chêne à la noix. C’est pas plus difficile que ça, à saisir. C’est ‘the lesson’.

Mais pourquoi je te raconte ça ? À toi ?… Je parle araméen ! T’as pas le décodeur. T’es qu’une pauvre fille qui s’est tranché les veines pour Raisons Amoureuses. Excuse, miteuse… le dépit amoureux !… Et pour un boutonneux qui jouait à la Nintendo ! Qui a trouvé un nouveau petit cul plus à sa convenance ? Ne me raconte pas. Ne me raconte rien. Garde tes conneries pour tes copines de fac. Ai pas le goût pour. La guimauve story me sort par les trous.

Qui se ressemble s’assemble. Donc console toi, Julie – tu t’appelles bien Julie ? -, il valait pas tripette puisqu’il était avec toi. Moi, je m’assemble pas. Personne ne me ressemble. C’est bon, c’est con, je m’en fous. Passé l’âge des questions amoureuses.

Être jeune, c’est ça : c’est être toujours retors. Jamais s’endormir ou se laisser agonir.

Tu vois pas, Denis ? Il n’y a que ses jambes musclées et son cul que tu ne connais pas encore. Tes fariboles arméennes, pour une autre occase ! Sois terrien, mon ami, soulève sa jupe de daim, masse-lui les fesses et reste seul. Tu le fais ? Bon.

Elle est d’une race, toi d’une autre. D’une autre espèce. Tu parviens à en faire le tour, de cette fille, et en une seconde. Pas plus. Elle vaut pas plus. En une vie, elle ne décrypterait pas un iota de ce que tu es.

Baise la. C’est la seule chose à faire si tu veux absolument faire quelque chose.

Tu viens dans le parc ? Moi, j’y vais, me dit Julie.

Mais pourquoi non.

JF DALLE – (Extrait d’un Hérisson dans la tête – 2014 -).