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Le club

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lle y allait toutes les semaines depuis son divorce. C’était vital pour elle. Une soupape de sécurité. Un exutoire hebdomadaire. Elle s’y débarrassait de toutes les tensions accumulées dans son travail mais aussi dans ses relations avec sa famille et ses amis. Elle était vite devenue accro à ces soirées du samedi. Respirer d’autres odeurs. Se frotter à d’autres peaux. Sentir sur ses papilles des gouttes d’une autre sueur. Sa vue aussi était stimulée. Explorer d’autres corps, comme autant de continents inconnus. Souvent, elle n’avait pas fini de découvrir un corps que déjà il partait vers un autre mais cela lui était égal. Ca faisait partie du jeu. Ne pas laisser de place aux sentiments. Etre juste dans la sensation, le désir, le plaisir, l’instant. L’amour, comme tout le monde elle en avait rêvé puis elle en avait soupé. L’amour : non merci ! C’était plus pour elle. La première fois qu’elle était allée au club, l’endroit lui avait fait penser à un mélange entre un restaurant chic, un décor de film hollywoodien et un château médiéval.

 Ce qui la grisait, c’était l’odeur des peaux mélangées. Elle regrettait toujours quand un de ses partenaires était trop parfumé, masquant sa propre odeur et celle des autres. Elle aimait sentir les effluves d’une peau poivrée se mêler à celles d’une peau sucrée ou à une autre au goût d’orange, de cannelle ou de pomme. Ce n’est qu’une fois que son nez et sa tête étaient emplis d’acteurs jusqu’au vertige qu’elle laissait des sexes entrer en elle. Alors, ses partenaires en elle, les odeurs s’amplifiaient, multipliant la sensation de plaisir. Elle aimait se perdre et ne se retrouver qu’en partie seulement. Elle laissait des morceaux d’elle là-bas à chaque fois. Elle le savait. C’était le prix à payer.

 Le club était devenu sa condition sine qua none. Elle serait morte sans le club. Elle en était persuadée. Toutes ces peaux qu’elle caressait, malaxait, lécher, respirait, mordait, elle en avait besoin. Animal renifleur à l’instinct acéré. Ne se savait pas si prédatrice. Ignorait son côté fauve. Ca avait été une révélation la première fois. Surprenant. Délicieusement perturbant. La force de la lionne. La fierté de la louve.

 La mémoire des peaux lui revenait parfois sans qu’elle s’y attende. La nuit, en semaine quand elle dormait seul dans son grand lit aux draps de satin blanc. Sur le parquet de la chambre qui sentait la cire, pas un vêtement, livre ou magazine ne traînait. Sur la coiffeuse en face du lit, tout bien range. Tout à sa place. Propre, net. Aucune fantaisie. Aucun écart au bon goût et à la norme n’était toléré. Sa maison et sa personne tirées à quatre épingle… et pourtant elle n’aimait pas les peaux propres, lisses et blanches de bébé. C’était les peaux un peu salies, un peu rougies, un peu ridées, un peu grasse qui l’émouvaient. Les cicatrices pas encore cicatrisées. Les tatouages, surtout s’ils étaient moches. Jouer avec le danger, avec non pas la mort mais la possibilité de la mort. Ses partenaires ne mettaient pas toujours de préservatifs. Elle savait qu’il y avait un risque. Elle le cherchait en allant au club ce risque. Ce risque là et tous les autres. Celui de se faire égorger. Elle avait failli une fois mourir asphyxiée. L’homme serrait, serrait, serrait son cou et après avoir aimé ça, elle avait fini par paniquer. Elle avait vu sa mort venir à sa rencontre dans sa longue robe blanche, une robe de mariée. Qui l’eut cru, la mort porte une robe de mariée ?

Marianne Desroziers