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Princesse

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on, je rentre. Hall de la clinique, sourire à la fille de l’accueil. Chambre ? Non, tour du proprio. Enfilade des couloirs. Petits pas. Éviter surtout certains regards mendiants. Ne rien se faire taxer. N’être qu’une savonnette. Juste.

C’est ainsi que je la découvre. En faisant ma bête ronde.

Arrivée dans la nuit sûrement, cette fille n’a pas pris la peine de quitter sa chambre ce matin. Elle ne s’est pas couchée non plus. Son lit n’est pas défait et les femmes de service commencent par l’autre étage. Cette nouvelle est assise, entre son lit et sa baie, dans ce fauteuil que nous avons tous en commun. Un vintage chromé et sky ivoire. Désastreux pour le moral, mais on y est assis.

Par sa porte à peine entrebâillée, je croise son regard pour la première fois. Par inadvertance. C’est un impact auquel je ne m’attendais pas. Une décharge si rare. On peut passer une vie entière sans connaître ça. J’ai cru être soulevé.

En fait, je ne sais pas trop ce qui vient d’arriver. Je revenais du parc avec Julie, j’allais voir les girafons, oui, l’ordinaire, puis il y a eu elle. Cette collision avec son regard. Mon discernement est perturbé. Mon sentiment est que la nouvelle n’a pas cillé. Elle m’a dévisagé férocement, , oui, mais comme une chose, pas plus. Rien de personnel. Comme n’importe qui ou même comme n’importe quoi. J’étais entré dans son champ. Elle ne m’a pas regardé vraiment. Je suis juste entré dans son espace rétinien. Sa DCA avait réagi. Pas plus.

Je ne souviens de tout mais j’en voudrais plus encore. Surpris, j’ai l’impression d’avoir été floué. Comme si on m’avait invité à un peep show pour assister au Big Bang et que je n’aie eu qu’ un centième de seconde pour jouir de la création. Mais c’est déjà trop tard. La porte, je l’ai dépassée. Trois mètres, puis cinq…. J’aurais tant aimé qu’elle s’imprime plus encore. Je n’ai pu la voir à satiété. Ce fut trop soudain. Je rembobine.

Je marchais, sa porte n’était qu’à demi-ouverte. Je l’ai vue une demi-seconde et pourtant elle est là, tatouée dans mon crâne. Mais je ne fais pas confiance à mon crâne. Il doit y avoir des parties d’elle manquantes, des pièces absentes. De plus, La persistance rétinienne n’est toujours qu’un putain compte à rebours angoissant. Y en a pas pour longtemps. Il faut me souvenir de tout ! Ne rien laisser s’évanouir. Que tous les contours restent vifs, les arêtes saillantes. Je n’ai qu’eux. J’ai déjà tourné dans l’autre couloir. Il n’est pas possible de faire marche arrière pour espérer reproduire ce qui vient de se passer. Même si j’arrivais à la revoir, jamais un second saisissement ne vaudrait le premier. Ce fut un moment unique, fondateur. Je dois me contenter de ce big bang-là. Me contenter ?!!! Mais c’est prodigieux, ce qui vient d’arriver. Nous sommes six milliards et plus d’hommes et de femmes et c’est moi qui l’ai vue. Personne ne peut ressentir ce que ressens. Je me fais l’impression d’être le seul autorisé à manger un canard au sang à la Tour d’Argent pendant que vous tous, vous bouffez des racines au Parc des Princes… Je me trouve trivial à ce moment? Qu’y faire ?  C’est moi qui aie eu cette primeur, pas vous. Allez pleurnicher ailleurs.

Je marche lentement. Je rewind tout.

Ses yeux immenses semblent sertis à chaud dans ses grands orbites osseux, rehaussés d’un fard noir passé au bouchon brûlé qu’elle semble avoir appliqué pour entrer en guerre. Elle darde son iris d’obsidienne sur le monde, avivé par ce maquillage qui doit tout au défi et rien à la coquetterie. Cette peinture guerrière la fait ressembler à un poussin incandescent, télétransporté par chance des ténèbres jusqu’à moi.

Cette fille m’a dévisagé brutalement, puis, tout aussi radicalement qu’elle m’a toisé, elle m’a chassé de sa mémoire en regardant le parc. Tout cela n’a duré que le temps d’un flash. D’un entrebâillement de sa porte.

Tout en allant rejoindre mes petites ballerines exsangues, j’essaie de me la remémorer, de récupérer tout d’elle, comme un chiffonnier. Ne rien perdre de cette vision. Tant que mon ébranlement reste fidèle, ne rien laisser filer de cette émotion. Qu’elle ne subisse pas le sort de ces pâtes que l’on sort toujours bouillantes mais que l’on mange toujours tièdasses.

Cette amazone est assez grande. Son débardeur clair, sans tenue, a, sur elle, un je-ne-sais-quoi d’élégant. Il flotte sur son corps creusé par le jeûne. Seuls ses tétons indiquent, bien malgré eux, une trace d’une féminité brimée. Mais décidément, l’image qui supplante toutes les autres, celle qui m’a marqué, est son regard farouche, entamé pas aucune avanie, pure, celle d’un laser auquel je n’étais pas préparé et qui me brûle encore maintenant. Il y a sa maigreur et sa blancheur bien sûr, mais suffisant pour s’en souvenir ma vie, est son oeil inhumain. Pas chiasseux, non. Enfin un regard digne. Un regard comme seuls certains animaux régnants en ont, à faire pénétrer dans leurs victimes qui se statufient aussitôt. Un regard naturellement princier.

J’ai franchement la trouille à l’idée que les Mimosas ne puisse être qu’une halte pour elle. J’espère comme un môme la revoir. L’approcher. L’inverse serait sûrement douloureux. Trop injuste. (…)

 (…)Je ferme les yeux et repense à la nouvelle. Je suis certain qu’elle est de cette essence. Elle en a le gabarit : une barbare. Une pure. Quelqu’un de digne. D’enfin digne. Mon intuition se double d’un souhait… C’est la première fois que j’émets un voeu depuis des années. C’est un sentiment qui me fragilise.

Une phrase oubliée depuis l’enfance revient :  « Si c’est aussi bon que ça a l’air bon, ça doit être bon ». Nous souriions en famille. Avec une connivence suspecte. En fait, ce leitmotiv ne faisait rire personne. N’empêche, cette phrase revenait s’inviter souvent, têtue.

Je veux tant que ma nouvelle amie soit comme je sens qu’elle doit être. Anormale. Digne.(…)

 JF Dalle, Les Girafons-extraits