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Le pileu

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Le Pileu est un quartier. C’est officiel. Cadastré. Pourtant, rien ne le définit franchement. La classe moyenne l’emprunte d’Igny, sur les hauteurs, comme un toboggan sale mais nécessaire, pour se laisser glisser jusqu’à Paris en traversant Massy, une ville dortoir. Il est une suite de terrains vagues et d’échangeurs bien pratiques. Des clôtures de béton cloisonnent les pavillons de toutes époques. Certains sont propres. Tous sont moches. Une petite cité de trois barres abrite l’arrière-ban. C’est le lot mirifique d’une Roue de la Fortune lésineuse. On peut y alunir tout au plus. Choisir d’habiter ici relèverait de l’extravagance. Pourtant, à la surface de cette lune atroce, comme partout ailleurs sur Terre, il y a des saisons. Des hommes, des femmes et des bêtes y vivent et s’y reproduisent. Comme des chiots et des étourneaux, des enfants naissent, rejetons acclimatés.

Un Rebeu tient un Bienvenue face à la maison de Denis Loperts. Cette unique épicerie fait office de trou d’eau pour les indigènes. Les us veulent que l’on s’y rende à heure fixe. Comme au Serengeti. On y achète la boîte de conserve qui manque ou la baguette molle qui ferait défaut. Ensuite, on rentre se terrer fissa. Je ne sais où. Les alcooliques sont plus fantasques. De bons clients traités avec tout le mépris qui leur est dû. Le patron leur demande, chaque jour qu’Allah fait, s’ils ont bien l’argent d’abord. Les rares ardoises, consignées dans un cahier, équivalent ici à figurer dans leWho’s Who ailleurs. Le roi du filet de sardine et de la 1664 ne peut pas se permettre d’être débordé par les junkies et les ivrognes, fussent-ils tunisiens comme lui. Il est malgré tout obligé de mettre quelques formes, un chouïa de pommade, sinon sa cliente édentée irait à Leclerc voisin.

Pour son côté accommodant, les gens du quartier l’appelle donc Vaseline. En entrant, on dit : « Bonjour, chef ! », ou « Bonjour, Omar ! », ou bien encore « Bonjour, monsieur Helfa ». Pour ma part, je m’en tiens là.Dehors, on préfère siffler entre ses dents : « Cette petite salope d’Omar Vaseline, c’est vraiment qu’un gros enculé. »

Supposons donc que Le Pileu ait le droit d’exister. Après tout, Dieu permet bien que l’on estropie les enfants pour faire la manche et encourage les jeunes filles à manger de la bite au kilomètre pour s’acheter du mascara et de la lingerie Aubade pour manger plus de bite encore. Dieu, que Dieu lui pardonne, est très permissif. Disons qu’à l’instar d’Omar, Dieu est très vaseline dans son genre.

Le Pileu existe donc : ridicule quartier blafard, oublié de la chance la plus élémentaire. Un trois-fois-rien couleur étain sentant la Desesperados, l’Aqua Velva et le sang frais en octobre, le jour de l’Aïd el Kebir.

« Lunar excursion », JF Dalle